Conférence de Montréal : L’IA omniprésente dans toutes les conversations
- Marie Horodecki Aymes
- il y a 3 jours
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J’ai quitté la Conférence de Montréal, la 32e édition du Forum économique international des Amériques, qui s’est tenue du 8 au 10 juin 2026, avec l’impression d’avoir assisté à la même conversation sous dix angles différents. L’intelligence artificielle n’était pas un sujet isolé, mais un fil conducteur reliant des discussions aussi diverses que les hôtels de luxe, l’économie circulaire, la souveraineté numérique ou la transformation des emplois. Cette omniprésence n’était pas un effet de mode ; elle reflétait une tension, parfois reconnue, entre l’efficacité promise par les algorithmes et le désir de préserver l’humanité, la souveraineté et l’environnement. Je souhaitais démêler ce fil conducteur, non pas pour célébrer l’IA, mais pour comprendre ce qu’elle révèle de nos choix collectifs.
Luxe et hôtellerie : l’IA comme outil en coulisses
« Votre emploi ne sera pas remplacé par une machine, mais par quelqu'un qui maîtrise mieux l'IA. »

Dans les coulisses du secteur de l'hôtellerie, Omer Acar, à la tête des marques Raffles et Fairmont, fut l'un des premiers à donner le ton. Interrogé sur l'avenir du luxe, il se souvint d'une phrase entendue à Harvard : votre travail ne sera pas remplacé par une machine, mais par quelqu'un qui maîtrise mieux l'IA. Le luxe, insiste-t-il, repose sur les relations humaines ; l'IA ne remplacera pas ce lien, mais servira d'outil pour alléger les tâches administratives.
Acar peut ainsi se libérer du temps pour accueillir ses clients. Farah, son assistant vocal multilingue, répond déjà aux appels sans hésitation ni humeur. Il choisit donc d'adopter l'IA pour gagner en efficacité, tout en préservant ce qui fait la singularité de son entreprise : l'empathie face aux imprévus, la capacité à déceler la fatigue, la frustration ou l'euphorie d'un client.
Infrastructures d'IA et souveraineté numérique : les nouveaux chemins de fer
La souveraineté et les infrastructures ont joué un rôle central. Lors de la session consacrée aux centres de données, Jean Boivin (BlackRock Investment Institute) a comparé le déploiement des infrastructures d'IA à une révolution industrielle : les cinq géants du cloud prévoient d'investir plus de 600 milliards de dollars en 2026, dont les trois quarts sont liés à l'IA, et les estimations pour 2030 oscillent entre cinq et huit mille milliards de dollars . Il rappelle que pour transformer cet afflux de capitaux en croissance, il faudra créer de nouvelles sources de revenus et accélérer l'innovation. Le débat s'est ensuite porté sur la capacité des réseaux électriques et des pouvoirs publics à soutenir un tel rythme. Au cours de cette même session, les intervenants ont souligné que les centres de données sont devenus des « actifs stratégiques », comparables aux chemins de fer du XIXe siècle, et que leur localisation, leur consommation énergétique et les partenariats public-privé qui en découlent détermineront la souveraineté numérique.
La table ronde « Économie autonome : sécurité, souveraineté, concurrence » a démontré que l'IA est déjà intégrée aux processus critiques des entreprises. Kamran Ozair et Roshan Shetty expliquent que les projets pilotes de 2025 ont laissé place à des déploiements concrets : les modèles génératifs permettent de réduire les délais de réponse aux appels d'offres, de traiter les dossiers hypothécaires, de mettre à jour les catalogues de produits et de planifier les essais cliniques. Dans le secteur financier, l'IA s'intègre aux fonctions de conformité, de décision de crédit et de détection des fraudes, mais les institutions commencent par des tâches répétitives et à fort volume au sein des services administratifs afin d'instaurer un climat de confiance. La principale difficulté demeure la traçabilité : les autorités de régulation exigent que les décisions prises par un agent algorithmique soient auditables et reconstituables. Au-delà des considérations techniques, les intervenants insistent sur la nécessité d'une gouvernance et d'une transparence adéquates pour éviter que l'« économie autonome » ne devienne un Far West.
Le thème de la souveraineté a suscité des échanges nuancés. Lors de la session « Course mondiale à l’innovation et avenir des grands modèles de langage », les intervenants ont rappelé que l’IA ne connaît pas de frontières, mais qu’elle soulève des questions de souveraineté culturelle et industrielle. Anne-Lise Thieblemont (Qualcomm) évoque une « ère de l’évaporation » où l’IA s’infiltre partout, sans frontières physiques, mais avec des enjeux de contrôle. Les participants ont constaté que le terme « souveraineté » est employé de manière imprécise : certains l’associent à l’implantation des centres de données au Canada, d’autres à la nationalité de leurs exploitants ou à la localisation des données. Pour Joëlle Pineau (Cohere), la solution réside dans les « partenaires de confiance » et la modularité : les architectures technologiques doivent s’adapter aux cultures et contraintes locales sans compromettre les performances ni les coûts.

Le modèle estonien offre un contre-exemple instructif. Erkki Keldo rappelle que son pays, qui compte 1,3 million d'habitants, a mis trente ans à devenir le seul pays où 100 % des services publics (de la naissance au divorce) sont accessibles en ligne. Ce choix n'est pas un luxe, mais une nécessité pour un petit État qui doit fournir des services efficaces à moindre coût. Le ministre souligne que ce succès repose sur une étroite collaboration entre le secteur public et les entreprises capables de concevoir des systèmes innovants à partir de zéro. Aujourd'hui, l'Estonie exporte son savoir-faire numérique dans plus de 140 pays et travaille à un cadre expérimental qui permettra de tester des technologies comme les véhicules autonomes malgré une législation inadaptée. L'Estonie démontre que la souveraineté numérique peut rimer avec ouverture et exportation, et non avec repli sur soi.
Le même fil conducteur traverse le débat sur la compétitivité avec Ross McInnes, président de Safran. Pour lui, parler de « souveraineté industrielle » est erroné : la souveraineté appartient aux États, non aux entreprises. Les industriels doivent renforcer leur résilience en diversifiant leurs fournisseurs, en intégrant partiellement les chaînes de valeur et en constituant des stocks. Derrière les revendications de souveraineté se cache parfois un protectionnisme que McInnes considère comme contraire à l'innovation et préjudiciable aux consommateurs. Là encore, l'IA est présente : elle peut certes renforcer la productivité des usines et optimiser la logistique, mais elle ne nous dispense pas de repenser les flux et les partenariats dans un monde instable.
L’IA et les professions : le jugement ne se délègue pas

La tension entre performance et humanité a ressurgi lors du panel sur la transformation des professions. Geneviève Mottard, présidente de l'Ordre des comptables professionnels agréés du Québec, réfute l'idée que l'IA sonnera le glas de la comptabilité. Pour elle, l'IA est un outil puissant qui accroît la productivité, mais ne remplace ni le jugement professionnel ni l'éthique : l'algorithme n'a pas de principes déontologiques, tandis que le comptable demeure responsable de son opinion. Mona Malone, chef des ressources humaines chez BMO, ajoute que la combinaison « humain et IA » est la plus efficace et qu'elle exige de repenser les processus et de former les employés afin qu'ils restent des acteurs du changement. Dave Chopra, de HCL, insiste sur la nécessité de soutenir les 59 % d'employés qui devront être recyclés et d'aider les 11 % menacés d'exclusion. Le reste de la discussion a souligné l'importance de former différemment les étudiants et les travailleurs afin qu'ils développent un esprit critique capable de maîtriser l'IA.
« Il faut orchestrer l’action d’un agent à base de silicium et d’un agent à base de carbone. »
Dans une remarque en aparté, un participant, sur un ton faussement léger, a déclaré qu'il fallait orchestrer un « agent silicium » et un « agent carbone ». Cette formule, censée être humoristique, m'a glacé le sang : elle trahit une tentation de fordisme appliquée au cerveau et montre comment certains conçoivent une division taylorienne entre l'humain et la machine. Les universitaires rappellent que la formation doit s'appuyer sur la recherche et développer l'intelligence émotionnelle, les compétences en communication et l'esprit critique. Les attentes envers les jeunes diplômés ont explosé : ils doivent être capables d'analyser les analyses produites par l'IA sans perdre leur propre jugement. J'ai partagé des règles de base pratiques dans mon article « Utiliser l'IA professionnellement au travail » .
Dans le même esprit, le ministre irlandais Neale Richmond explique que les investissements doivent être aussi importants dans la formation que dans le capital. Au lieu de se concentrer sur des compétences très spécifiques qui deviennent rapidement obsolètes, il préconise de financer les compétences fondamentales et la formation continue afin que les talents puissent s'adapter à l'évolution des technologies. Pour un pays de cinq millions d'habitants, dit-il, l'agilité n'est pas un choix, mais une condition de survie : les universités doivent pouvoir adapter leurs formations aux besoins du marché et réagir aux crises imprévues.
Gouverner les agents d'IA : la frontière peu glamour
« Pas très sexy », mais indispensable. — Joëlle Pineau, Cohère

Cette réflexion sur la formation fait écho à une mise en garde lancée par Joëlle Pineau, responsable de l'IA chez Cohere, lors de la session consacrée aux grands modèles de langage. Pour elle, le prochain défi n'est pas un modèle plus grand, mais une gouvernance robuste des agents d'IA : des couches d'abstraction sont nécessaires pour garantir l'observabilité, la contrôlabilité et l'auditabilité des systèmes afin d'éviter les agents incontrôlés. « Pas très glamour », concède-t-elle, mais essentiel pour que l'IA soit digne de confiance et puisse servir les entreprises et les gouvernements. J'ai analysé les implications pour les conseils d'administration dans mon ouvrage « Gouverner l'IA : pourquoi les conseils d'administration doivent l'utiliser pour la comprendre » .
La fracture n'est pas une abstraction.
Enfin, une table ronde sur les collaborations transatlantiques a démontré que la fracture numérique n'est pas une abstraction. Vincenzo Colla, vice-président de l'Émilie-Romagne, met en garde contre le risque d'une technologie qui polarise les individus : sans conjuguer innovation et humanisme, nous aurons quelques champions et, en dessous, une « bulle de travail précaire » composée d'entreprises dépourvues de culture de l'innovation. Cette fracture n'est pas seulement économique : elle menace la cohésion sociale. M. Colla appelle l'Europe et le Canada à collaborer pour encadrer les technologies, partager les talents et démocratiser les bénéfices de l'IA.
Ce que l'IA révèle sur nos choix
À l’issue de ces sessions, une conviction se dégage : l’IA n’est pas un « secteur », mais un prisme qui révèle nos compromis entre efficacité et humanité, ouverture et souveraineté, court et long terme. Les intervenants de la Conférence de Montréal n’opposent pas l’algorithme à l’humain : ils cherchent des moyens de l’utiliser pour libérer du temps, renforcer l’éthique, créer des emplois et construire une infrastructure au service de tous. La différence réside dans la gouvernance. L’exemple estonien montre que l’État peut être un facilitateur plutôt qu’un frein, les débats sur les centres de données rappellent que les investissements doivent s’accompagner de politiques énergétiques et de partenariats, et les discussions sur les professions soulignent l’urgence de former et de protéger les travailleurs. Faire de l’IA un outil au service du bien commun exige de faire ces choix, de les expliquer et de les inscrire dans une stratégie qui ne se réduit ni à l’euphorie technologique ni à la crainte du déclin. C’est la même discipline que j’ai explorée dans *Le couteau et le cuisinier : adopter l’IA sans perdre le contrôle* .
FAQ : L'IA à la Conférence de Montréal 2026
Quel a été le principal enseignement en matière d'IA tiré de la Conférence de Montréal 2026 ?
L’IA n’était pas envisagée comme un secteur, mais comme un prisme. Lors des sessions consacrées au luxe, aux infrastructures, aux professions et à la coopération transatlantique, les intervenants l’ont présentée comme révélatrice des compromis entre efficacité et humanité, ouverture et souveraineté, court et long terme. Conclusion récurrente : le véritable facteur de différenciation réside dans la gouvernance, et non dans la taille du modèle.
Combien les hyperscalers investissent-ils dans l'infrastructure d'IA ?
D’après Jean Boivin du BlackRock Investment Institute, les cinq géants du cloud prévoient d’investir plus de 600 milliards de dollars en 2026, dont les trois quarts seront consacrés à l’intelligence artificielle. Les estimations pour 2030 oscillent entre cinq et huit mille milliards de dollars, soulevant des questions cruciales concernant les réseaux électriques, l’implantation des centres de données et la souveraineté numérique.
L'IA remplacera-t-elle des professionnels comme les comptables ?
Les intervenants ont répondu par la négative, sous certaines conditions. Geneviève Mottard, présidente de l’Ordre des comptables professionnels agréés du Québec, a soutenu que l’IA accroît la productivité, mais ne remplace ni le jugement professionnel ni l’éthique. La combinaison humaine et IA est la solution gagnante, à condition que les organisations recyclent les 59 % d’employés qui en ont besoin et soutiennent les 11 % qui risquent d’être exclus.
Qu’est-ce que la gouvernance des agents IA et pourquoi est-elle importante ?
La gouvernance des agents d'IA désigne l'ensemble des couches qui rendent les systèmes d'IA autonomes observables, contrôlables et auditables. Pour Joëlle Pineau, responsable de l'IA chez Cohere, il s'agit du prochain défi : certes peu glamour, mais essentiel pour que l'IA soit suffisamment fiable pour servir les entreprises et les gouvernements.
Points clés à retenir
L'IA n'est pas un secteur mais un prisme : elle s'est invitée dans toutes les conversations, des hôtels de luxe aux centres de données.
L’infrastructure est le nouveau champ de bataille de la souveraineté : les hyperscalers prévoient d’investir plus de 600 milliards de dollars en 2026, dont les trois quarts liés à l’IA.
Les entreprises instaurent la confiance en commençant par des tâches répétitives et à volume élevé ; la traçabilité et l'auditabilité sont les conditions nécessaires à leur passage à l'échelle.
La combinaison « humain plus IA » l'emporte, mais 59 % des employés auront besoin d'une formation de recyclage et 11 % risquent d'être exclus.
Le prochain défi n'est pas un modèle plus grand, mais une gouvernance robuste des agents d'IA.




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